Le Développement psychique : capacité à gérer les tensions est aussi importante que le Q.I..

Une Fonction Essentielle Au Développement : La Régulation Des Émotions

Au cours de la dernière décennie, la neuroimagerie nous a permis de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau. Dans ce document, je me pencherai plus particulièrement sur le rôle de la zone corticofrontale de l’hémisphère droit dans la régulation des émotions. Cette zone du cerveau se développe au cours des deux premières années du nourrisson, avant même qu’il puisse parler. Au cours de ces années, la survie et la sécurité de l’enfant dépendent entièrement du parent ; il en est de même pour qu’il puisse se calmer. Il apprend donc à réguler ses tensions (contenir, gérer, moduler celles-ci) comme le font ses parents, au même titre qu’il apprendra un peu plus tard à parler le même langage qu’eux.

Un parent dont l’hémisphère droit n’aura pas développé les connexions neuronales pour se calmer, pourra avoir tendance à éviter ou à tout vouloir contrôler. Les personnes qui adoptent ces comportements ont tendance à se retirer ou à se plaindre lorsqu’elles vivent des contraintes. Les enfants de ces adultes vont souvent préférer s’arranger seuls pour ne pas être abandonnés ou ne pas être critiqués. Ils apprennent ainsi à leur tour à éviter. D’autres adultes qui ont ces difficultés à se calmer mais qui sont plus actifs, seront fréquemment submergés par les tensions. Ceci se répercutera en différents troubles de fonctionnement : nervosité, stress, comportements agressifs, somatisations : douleurs musculaires, maux de tête, urticaire, eczéma, problèmes d’estomac. Ces personnes sont susceptibles d’avoir présenté des problèmes d’attention et de concentration étant jeunes, qui heureusement, se sont atténués en vieillissant. Ceci démontre que notre cerveau s’adapte et se modifie en fonction des comportements que nous adoptons et des efforts que nous lui demandons. Les enfants de ces personnes se sentiront submergés en leur présence et préféreront se retirer, ne pas déranger ou déverseront leur trop plein de tensions par un comportement agité, en parlant fort, ou en criant. Les personnes qui n’ont pas développé la capacité à se contenir vivront des insatisfactions dans leurs relations, au travail, et leur état émotif instable, affectera leur qualité de vie au quotidien. Certains utiliseront médicaments, alcool, drogues pour se sentir mieux.

Les personnes souffrant d’un trouble de la personnalité narcissique, état-limite et schizoïde ont tous en commun, une grande difficulté à se réguler face aux tensions vécues en relation; leur différence réside dans les stratégies qu’ils privilégieront pour palier à leur déficit dans leur capacité à se calmer. Les personnes narcissiques recherchent beaucoup les positions de contrôle et de pouvoir, et ont tendance à être critiques et explosives lorsqu’elles vivent des tensions. Les personnes état-limite, à l’inverse, évitent les tensions : elles se mobilisent peu, et cherchent à s’entourer de personnes bienveillantes qui les décharge de leurs responsabilités. En situation de stress, elle sont désorganisées et explosives. Les personnes schizoïdes sont repliés sur elles-mêmes, recherchent les activités solitaires et le contrôle ou évitent les conflits en relation pour ne pas se sentir angoissé. Elles ont tendance à s’isoler complètement et à se refermer davantage lorsqu’il y a des tensions. Vous pouvez consulter la section « Structures de personnalité » pour en savoir plus.

Voyons d’un peu plus près comment se développe et comment fonctionne l’hémisphère droit :

Il faut savoir d’abord que les parties gauches et droites du cerveau fonctionnent de façon indépendante et séparée. L’hémisphère gauche, renferme les structures qui favorisent le développement de la pensée consciente, c’est-à-dire analyser et raisonner, avec l’aide des mots et de la mémoire. L’hémisphère droit, quant à lui, agit sous le seuil de la conscience (car il n’a pas le soutien de la mémoire et des mots). Il contient des neurones (cellules du cerveau) qui traitent l’information venant 1) du système nerveux autonome (c’est-à-dire les réactions du corps aux états émotionnels), provenant notamment de ce que nous percevons sous le seuil de la conscience dans les situations de face à face (donne un sens à ce qui est perçu dans le ton et le rythme de la voix, les expressions faciales, les mouvements corporels); et, 2) de notre système lymbique, qui est impliqué dans nos réponses affectives aux événements, encodés par la mémorisation et l’association à nos expériences affectives passées.

L’hémisphère droit est donc grandement impliqué dans le développement de notre « Soi corporel et émotionnel ». Il possède les structures qui permettent à l’enfant d’évaluer si le visage d’une personne inspire confiance et chez l’adulte, il est le substrat de la communication émotionnelle, de l’empathie et de la régulation affective. L’hémisphère droit est donc un des éléments importants d’un fonctionnement adapté.

Tout passe par l’hémisphère droit avant d’être acheminé dans l’hémisphère gauche.

Voyons plus en détail le développement et le fonctionnement de l’hémisphère droit.

Celui-ci commence à se développer au 7e mois de gestation du fœtus et se poursuit jusqu’à l’âge de 2 ½ ans. Il continue cependant d’avoir des cycles de croissance tout au long de la vie, car il garde une certaine plasticité. L’expression faciale de la mère est le stimulus visuel le plus important car elle contient des informations sociales et cognitives. Il s’établit une synchronicité affective au sein de cette interaction : la mère ajuste l’intensité et la durée de son état affectif afin d’influencer positivement l’état émotionnel de son enfant. Tel que décrit précédemment, l’hémisphère droit du bébé, en contact avec le système nerveux autonome et le système lymbique, est stimulé par des neurones qui ne peuvent encore traiter l’information provenant de ses réactions émotionnelles. Il utilise le produit de la régulation affective du cortex droit de la mère comme modèle, qui lui permet d’établir des circuits de connexions neuronales dans son propre cortex droit, connexions qui serviront à moduler ses capacités croissantes. Des expériences interactives de régulation se font autant avec les expériences émotionnelles positives, favorisant la mise en place d’un état de vitalité chez l’enfant, qu’avec les expériences émotionnelles négatives, où l’enfant peut passer d’un état de stress, de peur, de terreur à un état apaisé. Dans le premier cas, il développe des connexions neuronales d’affects positifs qui créent un lien d’attachement positif, alors que dans le deuxième cas, il apprend la fonction contenante, qui lui permettra éventuellement de contenir ses propres affects (auto-régulation).

Permettre au nourrisson de supporter des tensions affectives de plus en plus intenses, en lui faisant vivre des frustrations qui sont appropriées à son stade de développement, intervenir et le réconforter avant que ses émotions le submergent, est l’aspect le plus crucial et le plus difficile des soins maternels. Car il implique que le parent ressente et module aussi bien ses propres états affectifs que ceux de son enfant..

Lorsqu’il y a discontinuité entre l’état émotionnel de la mère et de l’enfant, c’est-à-dire lorsque celle-ci ne s’ajuste pas aux réactions émotionnelles de son enfant et n’assure pas la fonction contenante des affects positifs et négatifs, il y a envahissement émotionnel dans l’hémisphère droit de l’enfant, ce qui provoquera des pleurs et une expression de peur pouvant aller jusqu’à la terreur. Cela mène souvent à une dysrégulation accrue de la part de la figure maternelle, ce qui ajoute aux tensions de l’enfant et lui fait vivre un traumatisme émotionnel accru. Selon la fréquence de ces expériences négatives, elles peuvent altérer le développement des fonctions adaptatrices de l’hémisphère droit et la maturation du système lymbique, qui encode les réactions émotionnelles aux événements..

Il y a deux réponses psychobiologiques du système nerveux autonome de l’enfant au trauma ou au stress: l’hyperactivité et la dissociation. Voyons ceux-ci plus en détail.

L’hyperactivité :

Le rythme cardiaque, la pression artérielle et la respiration s’accélèrent. C’est la branche sympathique (mobilisation de l’énergie) du système nerveux autonome qui est activée. On retrouve la même réaction chez l’adulte ayant vécu une expérience traumatisante à l’âge adulte, ou chez celui dont les expériences de synchronicité avec la figure maternelle au cours des deux premières années de sa vie n’ont pu être suffisantes pour permettre le développement des connexions neuronales lui permettant de réguler ses états émotionnels, en interaction avec les autres (régulation interactive), et ceux provenant de ses propres états internes (autorégulation). L’état d’hyperactivation est inconfortable et se manifeste sous forme d’angoisse, de surexcitation, et affecte les capacités d’attention et de concentration et peut mener à la décharge de tensions sous forme de haussements de voix, gestes violents, crises de panique, cauchemars, etc.

La dissociation :

Lorsque l’état d’envahissement émotionnel est persistant et que le corps se sent menacé au niveau de son énergie vitale, la branche parasympathique du système nerveux autonome est stimulée. Des hormones (endorphines) sont déversées afin d’engourdir la douleur et ralentir l’activité. Ceci provoque un état interne détaché, des réactions de retrait, une réduction du rythme cardiaque, de la respiration, et de la pression artérielle. Il s’agit en quelque sorte de la fuite lorsqu’il n’y a pas de fuite possible. Malheureusement, les comportements de soumission, d’évitement et de restriction de l’affect deviendront encodés (habitudes) au niveau de l’hémisphère droit, ce qui limite la mobilisation et l’expérimentation d’activités vitalisantes et, au plan développemental, entrave la formation de l’identité et l’acquisition d’une estime de soi positive.

L’hyperactivation et la dissociation sont un bon exemple de comportement appris et inné. « Acquis » car ces habitudes de fonctionnement sont appris très tôt dans l’enfance au contact de gens qui agissent de la sorte, et, « inné », en raison de la préférence de l’enfant d’aller vers un état hyperactivé ou dissocié, en fonction de ses traits de caractère. L’hyperactivation et la dissociation sont associées à des troubles de fonctionnement comme l’instabilité affective, une faible tolérance au stress, une difficulté de mémorisation et des états dissociatifs. Ceci altère également les fonctions de l’attachement, la capacité d’empathie, la régulation des affects et la capacité à jouer. Lorsqu’ils sont plus chroniques, ils sont souvent associés aux troubles de personnalité et à l’alcoolisme et la toxicomanie.

L’hémisphère gauche :

Tel que vu précédemment, l’enfant parvient avec l’aide de sa mère à se calmer ; cette action favorise le développement des premières connexions neuronales organisées au niveau de l’hémisphère droit. Ces neurones, se déplaceront vers l’hémisphère gauche lorsque celui-ci sera suffisamment développé pour être fonctionnel, c’est-à-dire lorsque l’enfant aura atteint l’âge approximatif de deux ans. Le transfert des neurones de l’hémisphère droit vers l’hémisphère gauche, est le passage favorisé lorsque l’hémisphère droit n’est pas submergé. Il permet la symbolisation des sensations corporelles (émotions, tensions internes, perceptions), qui deviennent alors des états subjectifs conscients, qui pourront éventuellement être verbalisés et, beaucoup plus tard, être analysés sous différents angles. C’est ainsi que prend naissance le « Soi », qui emmagasine des expériences agréables et désagréables, qui devient notre identité.

Nous disions précédemment que l’hémisphère droit conserve une certaine plasticité, ce qui nous permet d’espérer une croissance de notre fonctionnement tout au long de notre vie. Examinons quelles sont les expériences qui peuvent favoriser le développement de nos capacités de régulation.

Expériences pouvant contribuer au développement de l’hémisphère droit (notamment de la régulation des émotions) :

Des expériences interactives de régulation positives peuvent servir de modèle à tout moment de la vie lorsqu’elles sont vécues sur une base régulière et en nombre suffisant pour développer les connexions neuronales, qui permettront éventuellement à la personne de se contenir elle-même. Une relation intime avec un partenaire amoureux ou un ami, qui possède lui-même la capacité de ressentir et moduler ses états intérieurs autant que ceux de son interlocuteur est un exemple d’expérience positive. Cependant, le contact avec un modèle positif n’est pas suffisant. Prenons comme exemple l’apprentissage d’un sport. Il ne suffit pas de regarder les athlètes accomplir leurs mouvements à la perfection pour que nous puissions en faire de même. Ce n’est que notre volonté à faire l’effort sur une base régulière qui entraînera des changements dans le fonctionnement de notre corps, en réponse à notre demande.

La relation thérapeute-client permet également de recréer un espace favorable au développement. Le thérapeute psychobiologiquement accordé agit en quelque sorte comme un régulateur des affects dysrégulés du client. Au cours de l’interaction, le thérapeute tolère et module les états de détresse intense qui sont projetés sur lui, et retourne au client une expérience émotionnelle légèrement différente de la sienne, parce que plus contenue et nuancée. Le client apprend à réguler ses émotions comme le fait le thérapeute et développe de nouvelles habiletés ou de nouveaux comportements utiles en situation de stress émotionnel

De plus, le thérapeute favorise le développement de connections entre l’hémisphère droit et l’hémisphère gauche, en mettant des mots sur l’expérience émotionnelle consciente et inconsciente de son client. Le développement de ces connexions permet à la personne d’être moins à la merci de ces tensions qui agissent à un niveau inconscient et de les verbaliser davantage en relation. Un exemple de tension peut être la peur d’être rejeté, critiqué, de ne pas être aimé, qui peut être camouflée (dissociée) par des comportements déployés pour paraître parfait, charmer, attirer la bienveillance, ne jamais s’opposer, ni contrarier.

L’Autorégulation peut être développée par des exercices de méditation. Voici la procédure à suivre. Se choisir un endroit calme et une position confortable (assise sur un fauteuil, en lotus par terre, ou couchée), pour une durée de dix minutes. L’exercice consiste à se concentrer sur le mouvement de la respiration (en partant des narines où l’air entre, puis se rend aux poumons et descend jusqu’au ventre qui se gonfle et se dégonfle avant de remonter et ainsi de suite; ou se concentrer uniquement sur le ventre qui se gonfle et se dégonfle). Tôt ou tard, des pensées, des émotions, des sensations surgiront. Cela est tout à fait normal et fait partie de l’exercice. Nous devons simplement repousser ces tensions (on peut s’imaginer mettre cette pensée dans la paume de notre main et souffler délicatement sur elle) sans se juger et se critiquer, ce qui ne ferait qu’activer notre esprit à nouveau. Nous venons simplement nous reconcentrer sur le mouvement de notre respiration. Le but de cet exercice est donc de développer une conscience de notre esprit dans le moment présent et d’être capable de lâcher prise, ce qui diminue les tensions et a un effet apaisant. Nous permettons le développement de nouvelles connexions neuronales en faisant l’effort de lâcher prise, 10 à 15 minutes, une à deux fois par jour. Nous aurons ainsi l’habileté en temps voulu, de nous calmer, avant que les tensions deviennent envahissantes et seront ainsi plus connectés, conscients et vivants. Pour en savoir plus sur la méditation, se référer à la section « Apprendre à relaxer ».

Réf. : Lucie Dufour, M.Ps. Psychologue, août 2011

Bibliographie:
Schore, Allan N., La Régulation affective et la réparation du Soi, Éditions du CIG, 2003, 344p..
Bouchard, Caroline, La Régulation affective de l’hémisphère droit, Revue Psychologie Québec, vol.26, jan 2009, pp 16-23.